VERS LE SUD

Réalisateur : Laurent Cantet
Casting :
Divers : France - 2005 - 1h45 -
Prix : Prix Marcello Mastroianni du meilleur jeune espoir pour Ménothy César Mostra de Venise 2005
Début des années 80. Haïti vit sous la coupe du dictateur Baby Doc. Malgré tout, le pays est une destination très prisée des nord-américains.
L'hôtel de La Petite Anse, installé sur une plage de la banlieue de Port au Prince, est un véritable éden tropical autour duquel gravite une bande de jeunes garçons qui échangent leurs charmes et leur tendresse contre quelques faveurs, un bon repas, parfois quelques dollars… Et surtout un peu d'affection et de calme.

Deux clientes américaines d'une cinquantaine d'années, en mal de tendresse et de sexe, voient leur vie bouleversée par la véritable passion amoureuse qu'elles éprouvent l'une et l'autre pour Legba, dix-huit ans tout au plus et beau comme un dieu, qu'elles viennent retrouver là chaque année.
“Vers le sud” décrit leur désir, leur rivalité, mais aussi leur difficulté à prendre en compte la réalité sociale extrêmement dure qui entoure ce petit coin de paradis dans lequel elles sont confinées. Jusqu'à la fin, Legba leur restera inaccessible. La force de leur désir n'y suffira pas, elles seront toujours des touristes.
ENTRETIEN AVEC LAURENT CANTET

Est-ce que le succès remporté par "L'Emploi Du Temps"est pour quelque chose dans la génèse de Vers Le Sud ?
A la suite de "L'Emploi Du Temps", j'ai mis beaucoup de temps pour démarrer sur un autre film parce que j'ai présenté le film sur soixante-six débats avec le public, j'ai fait beaucoup de festivals et je me suis laissé un peu vivre. Le désir de faire "Vers Le Sud" est né à l'occasion d'un voyage que j'ai fait à Port-Au-Prince pendant lequel j'ai ressenti un choc particulier. Cela n'a pas été un film facile à monter parce que le sujet était complexe et comme je tenais à tourner au moins une partie du film à Haïti on a été coincé par l'actualité, c'était la période où Aristide a été mis dehors. Il y avait des troubles très violents qui m'ont empéché de le faire à ce moment-là et plutôt que de ne pas tourner à Port-Au-Prince, j'ai préféré retarder le tournage en attendant des jours meilleurs. C'était complexe à monter parce qu'il y avit aussi une actrice à Paris, une autre à New-York, une autre à Montréal, des acteurs en Haïti et d'autres en République Dominicaine. Bref, c'était une entreprise plus complexe que toutes celles que j'avais entreprises auparavant.

Quelle a été votre impulsion de départ ?
C'était ce voyage et ce choc que l'on peut éprouver quand on débarque dans un pays comme Haïti qui est un pays en ruine, abandonné du reste du monde, avec beaucoup de violence prête à éclater à tout moment. Mais, en même temps, j'ai éprouvé très fort une espèce de langueur que les gens peuvent avoir et une sensualité des choses. Donc, pendant ce séjour, est venue l'idée d'écrire un film sur le tourisme, cette espèce de partage qu'on peut éprouver entre l'émerveillement, une forme d'attirance pour l'exotisme et le fait que l'on est jamais tout à fait à sa place quand on est touriste et qu'on a beau essayer de se convaincre d'être dans le partage alors que souvent on n'est jamais que spectateur de ce qui se passe. Cette envie-là se dessinait vaguement pendant ces quelques jours passés là-bas. Et dans l'avion de retour, j'ai lu le bouquin de Dany Laferière que je n'ai pas pu lacher entre Port-Au-Prince et Paris. La nouvelle -Vers Le Sud - m'a semblé me donner la porte d'entrée du film que j'avais en tête parce que bien qu'il soit question de tourisme sexuel, il y est à mon avis plutôt question de tourisme tout court. Et ce rapport Nord-Sud, ce pouvoir de l'argent, de la question « Que vient-on faire là ? »


Est-ce que vous pensez que vous auriez pu tourner le même film en le situant à une époque plus directement contemporaine ( "Vers Le Sud" se situe en 1970 ) ?
Pour moi la question ne s'est jamais posée. Il est certain que j'ai toujours tenu à éviter le côté parabole que ça pouvait avoir, j'avais envie de le situer à un endroit donné avec une réalité historique donnée. Cela aurait pu être une actualité historique plus récente, ça n'aurait pas changé grand chose et par ailleurs cela m'aurait écarté de mon point de départ et mon envie de faire ce film. Pour moi ce carton situant l'histoire en 1970 était nécessaire parce qu'actuellement Haïti n'existe plus. Le tourisme n'existe plus et les plages d'Haïti sont des égouts. Les hôtels que décrit Dany Laferrière sont maitenant complètement phagocités par les bidonvilles de Port-Au-Prince. Historiquement, je ne pouvais pas ne pas mentionner la date des années soixante-dix. Par ailleurs ça correspond aussi à une période de l'histoire d'Haïti, avec Duvallier au pouvoir ; une période d'ouverture où toute la jet-set américaine venait s'encainailler à Port-Au-Prince, c'était un peu La Havane d'avant Castro. Et puis, c'était une période où Duvallier a attisé une liberté des moeurs qui était comme une soupape de sécurité pour lui, ça retadait l'explosion. Historiquement, ça se justifie. Pour moi c'est juste un détail historique et quand on regarde un film se déroulant au XXIIIème siècle on ne se demande pas « Pourquoi ne se passe-t-il pas au XXème siècle ? »

Est-ce que le côté polyglote du film (on y parle le français, le créole et l'anglais) était présent dans les nouvelles ?
C'était une envie que j'avais d'entendre toutes les langues, de jouer sur leur musicalité et jouer aussi sur tout ce que ça révèle de relations de pouvoirs : les américaines entre elles parlent anglais pour ne pas être comprises par Legba ; Legba quans il veut parler sans être compris par les femmes parle en créole. La seule qui a une relation finalement assez simple avec le pays, c'est Sue que l'on entend une fois parler créole ; elle doit donc être capable de comprencre ce qui se dit. C'était quelque chose qui était présent dès le départ.

Le film parle de « tourisme sexuel » mais il semble vous préférez une formulation plus atténuée ...
Cela me semble être plus juste : on est face à deux passions amoureuses. Et par ailleurs, il y a un vrai échange : Legba a autant besoin des femmes que les femmes ont besoin de lui. Lui vient comme elles dans cet hôtel qui est un peu comme une bulle qui le protège de l'extérieur. C'est là où pour une fois on lui parle et où on le regarde comme un être humain ; c'est là où on peut lui accorder un peu de tendresse, dès qu'il est à l'extérieur il est tout le temps menacé. Je pense qu' il attend autant de cette relation qu'elles attendent de lui et du coup les billets qu'on lui donne, ça fait partie de ce « tout », de cet échange.

On pourrait considérer la chose de manière plus brutale et parler de « colonialisme sexuel » ?
Oui, sauf que là, Legba a une vraie existence, une subjectivité aussi importante que celle des femmes, bien qu'il s'exprime moins. Ca reste un personnage un peu seul, qui reste un peu mystérieux. Je pense que son pouvoir de séduction passe aussi par là.

La question du sexe est présente mais le fait sexuel reste hors-champ. C'était un choix dès le départ ?
Oui, je n'estimais pas nécessaire d'aller plus loin dans ces scènes-là d'autant que j'aime bien l'idée des mots qui prennent le relais à ce moment-là avec les récits que font les personnages : pour moi, le passage le plus érotique du film est le monologue de Brenda. Je trouve qu'elle a trouvé aussi quelque chose juste que dans la gestuelle : ces mains qui carressent le vide me semblent plus touchant qu'une vraie scène de sexe. Et puis, ce qu'il me plait c'est de pouvoir lire sur son visage tout ce qui se joue dans sa tête : à la fois la difficulté de parler de sexe et de désir, le plaisir qu' elle a à y arriver, le plaisir qu'elle peut éprouver intérieurement à se rappeller ces moments-là. T out ça me semble exister dans son jeu, dans son rythme. Cela me plaisait bien que ce soit presque le point d'orghe du film.

A première vue on peut penser que Vers le Sud est « aux antipodes » de vos précédents films, "Ressources Humaines" et "L'Emploi Du Temps", qui traitaient en partie du monde du travail. Mais il n'y a pas besoin de fouiller beaucoup pour y trouver des points communs ...
Oui, pour moi ces films sont très liés. D'abord à travers les personnages : le personnage de "L'Emploi Du Temps", toujours masqué, n'est pas très éloigné de ces deux femmes qui tout au long du film luttent pour ne pas faire tomber les masques. Et puis le rapport entre l'intime et le social qui fait partie de mes préoccupations quand j'écris ; le fait aussi de laisser aux personnages le temps d'exister, de se définir à travers des petites choses, de ne pas avoir un scénario trop tricoté. Le contexte change, c'est vrai : on n'est plus dans le brouillard du Nord. Mais je n'ai jamais dit que je ne traiterai que du monde du travail. Chaque film arrive avec sa propre histoire. Je n'ai pas l'impression d'avoir une ligne à suivre. Je n'ai pas le sentiment de m'être trahi en tout cas, ou d'avoir forcé les choses. Le contexte est différent, le casting est différent mais je pense que le fond du film n'est pas très éloigné.

Vous avez de nouveau écrit le scénario avec Robin Campillo. C'est important pour vous de retrouver des collaborateurs avec qui vous avez l'habitude de travailler ?
J'ai l'impression d'avoir une petite famille de cinéma dont j'ai vraiment très besoin pour avoir la force, l'envie de faire un film. Il y a toute une bande avec qui on a créé il y a une quinzaine d'année en sortant de l'IDHEC (Institut Des Hautes Etudes Cinématographiques devenu la FEMIS depuis) une petite unité de production dans laquelle on a tous fait nos premiers courts-métrages (voire nos premiers longs pour certains) : Dominique Mohl, Gilles Marchand, Vincent Dietschy, Robin Campillo, etc... C'est vrai qu'on continue à avoir envie, sinon de travailler ensemble sur le plateau, du moins de se faire lire les scénarios, d'en parler, de s'inviter aux projections en court de montage. C'est pratiquement indispensable pour moi.
Première
"Son film, discrètement impressionnant, laisse des traces. Belles et profondes."

Le Monde
"Cantet évite les clichés, ne table ni sur l'érotisme ni sur le glauque."

Libération
"Cela ne s'était pas vu au cinéma depuis longtemps. Le trouble du film est le nôtre et on en sort bénéfiquement gêné."

Le Point
"Une œuvre dont la pudeur et la délicatesse n'ont d'égale que l'exigence."

Rolling Stone Magazine
"Très beau film confrontant la misère haÏtienne à la misère sexuelle de deux Américaines."
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