CAMPING A LA FERME

Réalisateur : Jean-pierre Sinapi
Casting :
Divers : France - 2005 - 1h32min -
Six jeunes en difficulté de la banlieue parisienne débarquent au fin fond de la campagne française, escortés par leur éducateur. Ils doivent montrer leur bonne volonté en effectuant des TIG (Travaux d'Intérêts Généraux) décidés par la pétillante juge d'application des peines qui veut ainsi leur donner une dernière chance. Entre le portable vissé à l'oreille de l'un, le pitt bull de l'autre ou encore les prières musulmanes du troisième, ces adolescents vont bouleverser la vie paisible du petit village.
Entretien Avec Le Réalisateur : Jean-pierre Sinapi

D’où vient le projet de Camping à la Ferme ?
Dans un premier temps, il y avait un scénario qui existait préalablement, signé Azouz Begag, et qui racontait l’histoire de six jeunes de banlieue délinquants, partant à la campagne pour un travail d’intérêt général. La production cherchait un réalisateur pour le film et j’ai eu le bonheur d’être choisi. L’idée m’a tout de suite beaucoup plu, de même que les personnages et l’atmosphère. Mais je n’avais jamais fait de film de commande. J’étais tout à fait partant pour mettre en scène cette comédie sociale, mais il fallait que je puisse en faire une œuvre personnelle, et donc que je puisse retravailler le sujet. J’ai eu l’accord, et avec Daniel Tonachella, mon co-scénariste, nous nous sommes approprié l’histoire et avons redialogué
le script.

Oeuvre de commande peut-être, mais les thèmes et leur traitement vous ressemblent beaucoup et se placent dans la continuité de vos films précédents...
« Camping à la Ferme » se situe bien évidemment dans la logique de ce que j’aime mettre en scène. « Nationale 7 » parlait de personnages dans la marge, qui sont exclus et sont confrontés au monde extérieur, à une autre réalité. Et là, le moteur de la comédie, ce sont six jeunes qui quittent un monde qu’ils connaissent, la cité où ils ont leurs codes et qui se retrouvent dans un petit village de la France profonde en face de gens qu’ils n’ont jamais rencontrés de leur vie. Pour moi, sous la forme d’une fable de la Fontaine, « Camping à la Ferme » c’est “Délinquants des villes, déprimés de la campagne”. Il y a vraiment un côté fable sociale dans cette histoire qui me plaisait particulièrement.

Pour autant, vous n’édulcorez pas le propos et n’affadissez pas une certaine réalité comme le prouve le début du film...
Au départ, pour l’ensemble de ce groupe de jeunes, je les montre sous un jour un peu rugueux. Pas antipathique mais presque. À la limite. Ce sont des adolescents qui ont des codes, qui possèdent leur langage propre. Parfois, ils ne comprennent même pas ce que leur disent les autres. Mon but est de les montrer à peu près comme ils sont ou comme on imagine qu’ils sont. Ensuite, ce qui m’intéresse, c’est que le spectateur fasse un parcours avec eux, un bout de chemin qui le rapproche de
ces gamins.

Les médias renvoient souvent d’eux une image négative que vous réfutez...
Quand je vois ces jeunes de banlieue avec leur « survêt » qui leur cache à moitié le visage et qui marchent en donnant l’impression d’être des tueurs, c’est une impression qu’ils peuvent donner. Mais quand on parle avec eux, quand on s’intéresse à eux, quand on leur offre des perspectives de travail, ils changent
de façon incroyable. Du tout au tout.

On leur colle souvent une image de dangerosité, mais au fond, n’est-ce pas plutôt l’expression d’une peur ?
C’est certain que ces jeunes sont beaucoup plus sur la défensive que sur le mode agressif. C’est vraiment ce que j’ai pu ressentir en les croisant, puis en les rencontrant. Et leurs codes, que ce soit de langage, vestimentaire ou musical, sont des masques qu’ils se mettent les uns sur les autres pour se cacher. Ces jeunes sont quasiment tous en échec. Or, si on leur propose une possibilité d’avenir, ils changent.

Est-ce que cela a été le cas pour vos comédiens ?
Mes comédiens ont évolué durant le tournage. La responsabilité qu’ils avaient leur est apparue tout d’un coup. Ils en ont pris conscience. Et cette responsabilité, c’était tout simplement la confiance que l’on avait mise en eux. Dans le film, ce moment
où ils baissaient la garde, c’est le saut dans le vide. Juste après, il y a cette fête, ils osent enfin parler d’amour. Avec leurs mots maladroits, leur confusion avec le sexe… Je crois que c’est un de mes moments préférés du film.

Trouver les six comédiens a été un acte déclencheur dans le processus du film...
Je crois que j’ai vraiment commencé à croire au film lorsque j’ai rencontré les garçons. Lorsque le casting a été achevé, que j’ai vu ce que ces gosses pouvaient apporter comme richesse, comme vérité, comme humanité, je me suis dit « ça
y est ! ». En plus, c’était leur premier film, ils n’avaient pas peur du tout. Ils
n’avaient pas le trac car ils ne savaient pas ce que c’était. Ils étaient d’un tel naturel.

Vous avez beaucoup travaillé en amont avec eux ?
Nous avons travaillé deux mois avant le tournage. Je me suis fait aider par Nadine Marcovici qui joue la mairesse. Parce que diriger des comédiens professionnels, j’y arrive, mais diriger des gens qui n’ont jamais joué, c’est beaucoup plus dur. Leur donner les clés du jeu, pour se débloquer, pour pouvoir y arriver, ce sont des choses que je ne sais pas faire. J’avais quand même fait attention à distribuer les rôles de manière à ce que les acteurs aient beaucoup de points communs avec leur personnage. Je les avais sélectionnés aussi en fonction du capital sympathie qu’ils dégageaient spontanément. J’ai aussi choisi des gamins que j’ai immédiatement aimés, au feeling. Le travail a ensuite consisté en exercices basiques d’apprentissage de théâtre. Puis, j’ai introduit la caméra, la notion d’espace de jeu. Ensuite, nous avons improvisé à partir des scènes du scénario, des situations. D’ailleurs, à l’issue de cela, Daniel et moi avons de nouveau retravaillé le script, les dialogues, ajouté des petits détails, des expressions. Après seulement, j’ai fait venir les comédiens. Je me souviens par exemple de la scène de drague entre Marc et Anaïs, on a dû répéter ça environ cinquante fois. Et sur le tournage, il a balancé sa réplique les doigts dans le nez, terriblement à l’aise. Ensuite, il est venu me voir pour me dire qu’il était content que l’on ait répété, car sinon, il aurait été incapable de sortir un mot.

Parlez-nous un peu d’Amar et de son interprète Roschdy Zem...
Il est très proche de mon côté italien, c’est-à-dire qu’il ne peut pas voir une femme sans essayer de la séduire. Même s’il ne la désire pas. C’est une façon de respecter une femme que de lui faire du charme. Dès le départ, la production pensait à lui pour le rôle. Je me suis très vite dit que c’était en effet le meilleur choix possible car il a une présence physique forte. Nous voulions quelqu’un qui ait une autorité naturelle, qui puisse être un père de substitution pour ces gamins. En plus, il a un sex appeal étonnant, il est très séduisant pour les femmes. Enfin, avec Roschdy, on ne met pas en doute que Amar vient d’une cité, qu’il est éducateur. Pas besoin de background, c’est inscrit dans sa façon d’être, dans son physique. Et dans ses silences qui révèlent aussi son autorité.

Parmi les autres beaux personnages de votre film, il y a Anaïs...
C’est une fille qui, dans les rapports qu’elle a avec les garçons, est toujours authentique. Elle est vraie, elle ne triche pas et n’est jamais dans la séduction. Ce qui est très rare au cinéma où les filles sont souvent dans le charme. Elle n’est pas omniprésente dans le film mais pour moi, s’il y a un centre de gravité dans cette histoire, c’est elle. Les autres sont dans l’instabilité, se cherchent, même Amar. Elle est la seule à être solide. D’ailleurs elle travaille la pierre et la terre.

Comment avez-vous fait pour convaincre des acteurs connus de venir tenir un rôle secondaire dans Camping ?
J’ai été le premier surpris de l’accord de comédiens célèbres qui sont venus interpréter une ou deux scènes. Je pensais à Julie Gayet, mais je n’osais pas lui proposer le rôle. C’est elle qui a été tout de suite partante. En plus, elle a quelqu’un dans sa famille qui est juge, donc elle est arrivée sur le plateau en ayant retravaillé le texte, peaufiné les dialogues. J’étais ravi ! Dominique Pinon était aussi un acteur auquel nous pensions pendant l’écriture. Je suis allé le voir au théâtre et c’est à cette occasion que je lui ai filé le scénario. J’étais dans mes petits souliers parce que, pour moi, c’est un comédien extraordinaire. Il me rappelle quelques jours plus tard en me disant à propos de son personnage qu’il n’y a rien à sauver, et se demandant ce qu’il y a à faire. Et je lui réponds : « et bien faites-le ! ». Et là, il me dit d’accord. Pour Jean-François Stévenin, cela s’est fait complètement par hasard. J’ai eu son portable par mon chef op qui avait travaillé sur Mischka. J’appelle Jean-François, il était en Corse. Je lui raconte mon truc, il me dit qu’il est en vacances, que cela ne l’intéresse pas et il raccroche (rires). Et le lendemain matin, à la première heure, il me rappelle, désolé de s’être comporté comme ça. Il avait discuté du projet avec sa fille qui avait vu et aimé mes films, et lui avait dit qu’il fallait absolument travailler avec moi. Je lui propose de lui envoyer le scénario et il me dit : « non, non, j’ai confiance, parlez-moi juste du personnage ». C’est un type formidable, avec une
humilité exceptionnelle sur un plateau.

Comment s’est déroulé le tournage ?
C’est sans doute l’un des plus difficiles que j’ai pu rencontrer. Il y a eu de nombreuses galères techniques. Le premier jour, on met tout en place pour la scène du camion faisant le tour de la place. Travelling, la petite grue, tout est réglé. Moteur, le camion fait un tour et boum, le radiateur explose. Il a fallu le pousser toute la journée. Et ça n’a été que le début de la série (rires). A la campagne, la météo était contre nous, le soleil ne venait pas, ou pas au bon moment. Un jour, nous sommes dans la forêt, je me dis que l’on est enfin loin de tout, tranquilles, et nous sommes attaqués par un essaim de frelons. Il se passait quelque chose tous les jours. Mais on a continué, grâce aux acteurs, aux techniciens et aux producteurs qui ont été formidables et nous ont soutenus.

Et avec vos débutants ? C’était leur premier film, cela n’a pasdû être facile tous les jours...
La première semaine de tournage a été très difficile. Il y en a un qui ne voulait pas jouer. J’ai piqué une colère, lui aussi. Il a quitté le plateau au troisième jour. J’ai dû mettre mon orgueil de côté et je suis allé m’excuser. Et puis, au début de la troisième semaine, ils ont commencé à prendre du recul, ils n’étaient plus dans leur repère de groupe. Dès qu’ils ont commencé à être un peu paumés, eux aussi, à la campagne, ils ont évolué et cela s’est fini magnifiquement bien. La fiction a rattrapé la réalité. Elle l’a même parfois dépassée. Certains avaient peur des insectes, des sauterelles ; La nuit, ils avaient peur que les chauves souris les attaquent. Et je vous jure, si avec Daniel, nous avions pu nous douter que cela leur ferait cet effet-là, nous l’aurions écrit (rires). Nous étions à des milliers de kilomètres d’imaginer des choses pareilles ! Tout ça pour dire que, ce que ces jeunes vivent dans la fiction, ils l’ont expérimenté dans la réalité. Ce parcours qui est le leur, j’ai vraiment envie que le public le partage.

Comment travaillez-vous votre mise en scène ?
Les répétitions m’ont beaucoup aidé pour savoir ce qu’est un groupe, à visualiser les choses. Après, j’ai complètement découpé le film avec le cadreur, comme je le fais toujours. L’enjeu du film était comment faire pour que, dans ce film choral, chacun existe. Que personne ne prenne le pas sur l’autre. Et que les couleurs soient les bonnes : Le rire ou l’émotion. Le découpage préalable, même si je change au dernier moment une fois sur le plateau, me permet d’être au cœur de la scène. J’essaie de raconter par l’image ce qui n’est pas dit par les dialogues, par
les situations. Tenter de raconter le contenu caché.

Vous parliez précédemment des déprimés de la campagne. Qu’entendiez-vous par là ?
Quand je parlais des déprimés de la campagne, je parlais du curé qui ne fait que des enterrements ou de « 72 moissons » qui évoque une agriculture sous perfusion de la communauté européenne, où l’on demande aux agriculteurs, non pas de cultiver, mais d’entretenir la France comme un jardin. Le personnage laboure mais n’a pas le droit de semer. Quant à la mairesse, elle incarne à la fois la république et la démagogie d’un discours soi-disant de gauche. Elle a une carrière à mener et elle pense que les TIG vont l’y aider.

Et comment s’est déroulée la véritable rencontre entre l’équipe du film et les habitants du village où vous tourniez ?
Trouver le décor qui allait servir pour le film a été, je crois, le second moment où j’ai définitivement cru au film et en son potentiel. Nous avions beaucoup cherché et lorsque nous sommes tombés sur cette ferme sublimement belle, avec cette cour
en pente, avec son mur en torchis, je me suis dit « ça y est ! »... Et là, je dis au paysan : « Ah, c’est dommage, si ce mur était écroulé, si on pouvait donner directement dans la vallée, je tournerais ici ». Il me répond : « OK, prends ton
tracteur et défonce le mur ! » (rires). En plus, les gens qui nous ont accueillis dans la ferme étaient d’une rare gentillesse. Ils croyaient en leur travail et surtout ils étaient très ouverts sur les jeunes. Là aussi, la réalité dépassait la fiction. Il s’est passé quelque chose. Par exemple, lorsque nous avons tourné la scène où Luigi sur le sommet du clocher entonne son chant religieux, la mélodie résonnait dans le village et, peu à peu, tous les habitants se sont arrêtés pour écouter, pris par la poésie et la musique. Ce fut un moment magnifique. Rien que pour cela, j’étais heureux de faire ce film. « Camping à la Ferme » est un conte réaliste avec une morale, même plusieurs, comme dans les fables... Celle où l’on voit le père (Jean-François Stévenin) confier son fils handicapé à ces gamins pour qu’ils l’emmènent à la cité, est très belle... La morale de la fin est liée aussi au personnage interprété par Stévenin. On devine entre les lignes qu’il a fait la légion puis qu’il a racheté sa ferme. Ce type, à la fin, comprend qu’il est salutaire pour son petit gamin handicapé de quitter l’ambiance familiale dans laquelle il se trouve. Il sait que c’est une question de survie pour son fils de se détacher de lui pour aller ailleurs. Et puis, on sait désormais que ces six jeunes de la cité ont fait un parcours, qu’ils sont à présent assez grands pour s’occuper de ce jeune de la campagne. Daniel Tonachella et moi sommes d’origine italienne, et cette morale nous ressemble car, fondamentalement, nous croyons à la générosité de l’être humain. C’est le message du film : on peut baisser la garde, on peut donner et prendre des choses de l’autre, aussi bien dans l’amour romantique que dans le plaisir païen physique.

Pour finir, à l’heure où les politiques de tous bords abdiquent, abandonnant les TIG et essayant de nous convaincre que l’intégration est impossible, vous affirmez le contraire...
Oui, je crois à l’intégration. Elle est possible par l’humanité, par la rencontre de gens. Je suis persuadé que si les gens se parlent, se rencontrent de quelque façon que ce soit, s’ils baissent la garde, c’est possible. Nous en avons d’ailleurs le meilleur exemple chaque jour devant nous, par le biais des innombrables intégrations réussies. Mais l’on n’en parle que trop rarement dans les médias, on préfère montrer les problèmes et les difficultés de l’intégration… C’est parfois plus vendeur !



ENTRETIEN AVEC AZOUZ BEGAG

ENTRETIEN AVEC ROSCHDY ZEM
TéléCinéObs
Par la grâce d'un optimisme agressif assumé, Sinapi réussit une grande, une cocasse, une originale et une très émouvante comédie citoyenne.

Ouest France
On se laisse prendre à cette poussée d'optimisme contagieuse. Parce qu'elle est portée par des dialogues efficaces et colorés, dans un enchaînement de séquences tendres ou rigolotes que vivent des interprètes enjoués. Un excellent Roschdy Zem.

Le Point
Au final, le camping aura été profitable, ce qu'on pourra trouver bien optimiste. Mais optimiste, Begag le demeure, invariablement, persuadé que le cinéma, comme la politique, peut transformer le monde.
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